Des nouvelles de Maurice Sendak

Un homme dans son jardin

Il cultive son jardin dans le Connecticut, où il possède une ferme en bois du XVIIIe siècle. Il se promène avec son berger allemand, qu’il a nommé Herman en hommage à Herman Melville. Il a soixante-dix-sept ans. Une journaliste est allée le voir au début de l’année 2006 afin de réaliser son portrait pour le magazine New Yorker.
Depuis une quinzaine d’années, il travaille beaucoup avec des directeurs de théâtre et d’opéra. Il a réalisé des décors pour
La Flûte Enchantée de Mozart, L’Enfant et les Sortilèges de Ravel, La Petite Renarde Rusée de Janacek. Il a créé et mis en scène des versions dramatiques de certains de ses livres.

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Il vient de participer à une production de l’opéra pour enfants Brundibar, de Hans Krása. Cet opéra, créé en 1942 dans un orphelinat juif à Prague, a été représenté – et filmé pour un film de propagande nazie, « Le Führer donne une ville aux juifs » – dans le « ghetto-modèle » de Terezin. Les enfants acteurs et chanteurs ont été ensuite déportés à Auschwitz. Maurice Sendak a d’abord illustré un livre écrit par Tony Kushner, qui a adapté le livret de l’opéra en anglais (Brundibar, École des Loisirs, 2005). Le décor et les costumes du spectacle ont été réalisés d’après ses illustrations.

De Murray à Maurice

Maurice Sendak est né en 1928 à Brooklyn. Il ne s’appelait pas Maurice, mais Murray. Ses parents étaient des immigrés juifs polonais. Son père exerçait le métier de « plisseur » – une profession qui a disparu avec l’invention de la machine à plisser dans les années cinquante. Sa mère ne faisait rien du tout, car elle était déprimée. On voit une mère passive dans Quand Papa était loin (École des Loisirs, 1984).
Le petit Murray était très maladif. Sa grand-mère l’habillait en blanc pour le rendre moins visible aux yeux de l’Ange de la Mort. Max porte un costume de loup tout blanc dans
Max et les Maximonstres (École des Loisirs, 1967 – le titre original, Where the Wild Things Are, est moins infantile et plus étrange).
Une nuit qu’il souffrait d’une fièvre, Murray s’est levé et a parlé à une photo de son grand-père accrochée au-dessus de son lit. Sa mère a aussitôt déchiré la photo. Ainsi, le grand-père ne pourrait pas convaincre l’enfant de venir le rejoindre au royaume des morts. Maurice Sendak a retrouvé la photo déchirée dans un tiroir après la mort de sa mère. Il l’a reconstituée, encadrée et accrochée au-dessus de son lit.

Un univers de maximonstres

Maurice Sendak a invité dans ses livres non seulement des croyances populaires juives qui ont marqué son enfance, mais aussi divers oncles et tantes (qui ont servi de modèles pour les Maximonstres), les enfants de son quartier de Brooklyn (protagonistes de Rosie, École des Loisirs, 1981 – version originale : The Sign on Rosie’s Door, 1960), le bébé Lindbergh kidnappé en 1932 (auquel le bébé kidnappé dans Quand Papa était loin ressemble comme un frère). Il détestait l’école, mais adorait aller au cinéma avec son grand frère et sa grande sœur. Il est d’abord tombé amoureux de Mickey, puis de Laurel et Hardy.
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Dans Cuisine de nuit (École des Loisirs, 1972), le héros s’appelle Mickey et les cuisiniers qui veulent le mettre au four ressemblent à Oliver Hardy. Comme Mickey est tout nu dans certaines images, le livre a été refusé par de nombreuses bibliothèques scolaires jusque dans les années quatre-vingt-dix. Ces mêmes bibliothèques avaient déjà rejeté Max et les Maximonstres à sa parution, en 1963, car « les images pouvaient effrayer des enfants sensibles ». Le magazine Publishers Weekly avait trouvé les illustrations réussies, mais l’histoire « ridicule et incohérente ». Dix-sept millions d’exemplaires du livre ont été vendus depuis sa publication.
À dix-huit ans, en 1947, Maurice Sendak a illustré un livre de vulgarisation écrit par son professeur de physique et gagné cent dollars. Il a trouvé du travail comme décorateur de vitrines dans le grand magasin de jouets F.A.O. Schwarz. La responsable du rayon livres du magasin l’a présenté à une éditrice chez Harper & Brothers (devenu Harper & Row, puis HarperCollins), qui lui a commandé des dessins pour
Les contes du chat perché, de Marcel Aymé. Dès que le livre est sorti, plusieurs auteurs publiés par Harper & Brothers ont voulu travailler avec lui. Il a illustré de quatre à six livres par an au cours des années cinquante. En particulier, à partir de 1957, les aventures de Petit Ours, sur des textes d’Else Minarik – qui lui ont permis, selon la journaliste du New Yorker, de trouver son style définitif.

Un enfant à sa fenêtre

Le premier livre dont il est à la fois l’auteur et l’illustrateur, Kenny’s Window, a paru en 1956. C’est une histoire autobiographique : celle d’un enfant solitaire qui passe sa vie à sa fenêtre. Maurice Sendak n’était pas n’importe quel enfant à sa fenêtre : il dessinait ce qu’il voyait dans la rue !
Le héros d’un livre de Maurice Sendak est un enfant solitaire et rebelle qui affronte une situation étrange ou dangereuse. Face à l’inconnu, il ne se conduit pas de façon raisonnable, mais compte plutôt sur son instinct et son imagination. L’histoire est toujours incohérente. Elle ressemble à un rêve ou à un cauchemar.
De nombreux cinéastes ont voulu porter
Max et les Maximonstres à l’écran. Maurice Sendak vient d’accepter un projet du scénariste Dave Eggers et du réalisateur Spike Jonze.
Selon Art Spiegelman, l’auteur de
Maus (cité dans le New Yorker) : « Maurice Sendak a redéfini ce qu’est un livre pour enfants – c’est un livre. »

Jean-Jacques Greif

Mars 2007

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